La mélodie des mots

Les mots sont puissants. Des caresses ou des couteaux. Des contes d'enfants ou des récits effrayants. Ce sont les notes des musiciens qui arrachent des sourires ou des larmes, ces mélopées qui serrent les tripes, gonflent les coeurs, galopent le long de l'échine en un frisson d'extase. Des lettres qui, seules, telles des notes, n'ont pas de sens. Et qui, dansant l'une contre l'autre, créent des chansons qui touchent, blessent ou laissent indifférents. Sommes-nous désaccordés ? Sommes-nous au diapason ? Quel est la musique de ton âme ? La mélodie de ton coeur ? L'air qui te fait vibrer ? Ces sons, ces rythmes, ... quelles cordes sensibles vont-ils toucher ? Je cherche derrière ces vers, ces histoires et ces proses la vibration qui les fait résonner. Ce quelque chose d'impalpable qui entre en harmonie avec quelques sentiments enfouis, quelques souvenirs oubliés, quelques rêves à explorer.


 

Rêve n° 1 : Le temps du renouveau

 

Hagarde et épuisée, mon corps penché et courbé comme un vieil arbre malade semble vouloir retourner à la terre d’où il vient. Sous mes bottes crottées et usées se tient un chemin lumineux. Je cligne des yeux, un peu surprise. Je ne sais d’où je viens, ce que j’ai fait, qui je suis mais il me semble qu’au plus profond de moi-même je sais que je suis au bon endroit.

 

Devant moi se dresse une porte en ogive à deux battants. Je ne me suis pas annoncée et pourtant l’un d’entre eux s’ouvre. Un être drapé de tissu blanc et vaporeux me regarde tendrement depuis celui-ci. Son visage est doux et m’inspire confiance. Je baisse un peu la tête, attristée et heureuse, comme un enfant qui retourne chez lui après une longue fugue. Je ne dis rien. Il me semble que je n'ai pas besoin de parler. Il m’ouvre la porte en grand et s’efface pour que je rentre, comme s’il fallait bien tout cela pour que je me décide. Je ne sais ce que je fais là mais j’ai envie de rentrer. Mes pas lourds résonnent bientôt dans l’entrée comme la chute d’arbres déracinés. Une douce odeur de fleurs y flotte et je prends conscience de mon état et de ma puanteur. Mes vêtements s’apparentent à des guenilles de sauvageonne tandis que s’y étalent, çà et là, des traces sombres et épaisses dont je ne sais dire la provenance. De la terre ou du sang ? Les deux peut-être. Le mien ou … ? Je détourne la tête de mon hôte, honteuse. Une bouffée de chaleur me parcourt et je prends conscience que je n’ai pas à avoir de telles pensées chez lui. Je le regarde alors. Il me tend ses deux mains, comme s’il voulait que je lui donne quelque chose. Je réalise que mes poings sont serrés, si fort que mes jointures sont aussi blanches que son drapé. A mon bras gauche est accroché un reste de bouclier dont une partie des planches a volé en éclats, tandis que ma main droite s’incruste dans le pommeau d’une lame dont le tranchant souillé est criblé de coups et de griffes. Je sens la peur comme un serpent autour de mon cou.
Pourrais-je m’en défaire sans crainte ? Comme à regret, je tends enfin mon bras droit. Mon hôte saisit délicatement les bords de mon bouclier et attend, patiemment et sans se défaire de son demi-sourire, que je desserre mon étreinte. Je le lâche enfin avec douleur et soulagement, faisant jouer mes doigts ankylosés. Je reporte mon attention sur lui. Il ne semble pas avoir bougé et pourtant nulle présence de mon écu. Il tient toujours ses deux mains tendues devant lui, attendant autre chose. Un son strident me fait alors froid dans le dos. Ma lame semble avoir compris ce qu’il souhaite et a grincé de sa pointe sur le sol magnifiquement dallé. Tenir une arme n’est pas approprié dans une telle demeure et pourtant, la perspective de m’en séparer me fait l’effet de devoir me déshabiller entièrement. J’ai presque envie de faire demi-tour et de partir en courant, mais quelque chose ici me retient, quelque chose qui, j’ai l’impression, pour la première fois, ne tient pas de la fuite ou de la survie, quelque chose qui n’est pas régi par de la peur ou de la tristesse, et j’ai envie de savoir ce qui réchauffe mon cœur de la sorte. Alors, lentement et prenant mon courage à deux mains, je dépose en tremblant ce qui fait ma seule défense dans ses paumes. En m’approchant ainsi de mon hôte, je remarque combien il semble intangible et lumineux. Bien que ma lame soit poisseuse, elle n’entache pas ses mains immaculées. Cette fois-ci, je ne le quitte pas des yeux. La lumière même de ses mains semble décomposer les particules de mon arme qui se désagrège avant de s’évaporer comme un mauvais rêve. Je me sens un peu vide, les bras ballants, mais étrangement, et bien que cela me perturbe, j’y trouve quelque chose d’agréable.

 

Inclinant légèrement la tête, il m’indique en ouvrant les bras que je n’ai plus rien à faire ici, et que je peux rejoindre la seconde pièce. J’avance, un peu déséquilibrée de cette légèreté nouvelle. Une porte, en arc cette fois, me fait face. Les mains sur les battants, il me suffit de pousser. Pourtant, un doute s’immisce en moi. Le tract me serre le ventre. Je me retourne penaude vers mon hôte, comme une enfant qui a peur de monter sur scène. Il est toujours là, face à moi, dans ce hall qui me paraît soudainement bien sombre et exigu, alors qu'un instant plus tôt, il semblait si grand et accueillant. Sa voix résonne alors pour la première fois. Il n’ouvre pas la bouche et pourtant chaque mot semble venir de partout et du tréfonds de moi-même à la fois. « On ne peut accueillir la vie, le bouclier au bras. On ne peut aimer, l’épée à la main. On ne peut créer, les poings fermés. »

 

Emplie d’une force nouvelle et vivifiante, je pousse la porte. Un couloir s’étend devant moi. De grandes bougies projettent leurs ombres sur la voûte en pierre et les murs en lambris clairs. Des motifs complexes y sont sculptés. Deux êtres semblables à mon hôte se tiennent de part et d’autre d’un tapis moelleux. Ils me font un geste de la main, semblant attendre quelque chose de moi, eux aussi. Je n’ai pourtant plus rien à leur donner. J’avise alors mes bottes boueuses dont la saleté menace le sol où je me tiens. Je m’empresse de les retirer. Ils avancent alors avant de s’arrêter de nouveau et de reproduire le même geste. Je reste immobile, perplexe sur la démarche à suivre. Le premier prend alors la parole : «  Comme des chaînes qui te retiennent, le passé, les remords, les regrets et les peurs de l’avenir sont autant de haillons qui ternissent ton éclat, ta force et ta puissance présente. Tu ne peux être et briller sans t’en défaire. » Le second ajoute : « Aime-toi pour ce que tu es, à chaque instant. » Troublée par leur propos, je vois d’un autre œil mes vêtements tâchés et déchiré. Ils m'accoutrent comme autant de vestiges des douloureux moments passés ou comme mon armure en guise de carapace pour ceux à venir. Lentement, et légèrement gênée, je me débarrasse progressivement de tout ce qui me couvre et garde les yeux rivés au sol tout en les suivant. Une vague de réconfort et de tendresse m’emplit alors et je réalise qu’ici, aucun jugement ne sera fait à mon égard. Seul de l’amour me sera offert, le reste ne dépendra que de moi-même.

 

Ils m’entraînent vers un bassin d’eau chaude, où je peux me baigner, avant d’être étendue sur une table faite d’une grande dalle en pierre blanche. De nombreux êtres lumineux viennent se pencher autour de moi pour soigner mes blessures et contusions. L’un d’entre eux me fait signe de le suivre. Alors que je me dirige vers une arche lumineuse ouverte vers l’extérieur, je me retourne. Mon corps est toujours là, allongé et entouré des êtres affairés à en prendre soin. Je n’ai pas de crainte pour lui et continue mon chemin sous cette forme diaphane.

 

Le sentier que nous empruntons est pentu et sinueux. Une végétation dense l’enserre de son étreinte colorée et parfumée. Une rivière se découvre soudain à nous, glougloutant d’un rire cristallin. Je n’ai pas besoin d’interroger mon guide pour comprendre que j’ai à m’y plonger. L’eau me traverse, emportant avec elle un liquide noir et poisseux qui se décolle de mon âme. Me voyant triste de salir ainsi une eau si belle, mon guide me montre la berge en contrebas. De petits êtres minuscules coiffés de chapeaux aux formes cocasses et aux tons bariolés s’y affairent à récolter la souillure à l’aide de seaux aussi grands que des dés à coudre. La substance, qu’ils enflamment alors, est déversée sur la terre qui s’en abreuve, faisant naître des fleurs délicates qui ne tardent pas à faner et à répandre leurs graines aux quatre vents. Elles s’envolent ainsi dans une ronde légère et guillerette. « L’eau nettoie, le feu purifie, la terre transforme et l’air emporte les rêves plus haut. »

 

Remontant le cours d’eau, il me fait franchir une cascade dont le rideau d’eau, tel un tissu scintillant, voile l’entrée d’une grotte. Les murs de celles-ci sont couverts de grandes pierres précieuses et brillantes, dont chaque facette renvoie en multiples arcs-en-ciel la lumière pénétrant dans l’antre clair-obscur. Chaque joyau a une forme d’œuf et peut tenir au creux de deux mains jointes. L’un d’eux, à la couleur rubis, m’attire. Sa robe rouge qui semble palpiter de vie rappelle les couchers de soleil carmin et les forêts d’automnes écarlates.

 

Du bout des doigts, je l’effleure. Il est chaud, vibrant, réconfortant. Quand soudain, le noir se fait et le joyau se volatilise sous mes doigts. Pétrifiée, une angoisse sourde monte soudainement en moi. Je n’y vois plus rien. Je n’ai plus de repères. Je n’ose plus bouger, perdue et seule comme je le suis. Et alors que la terreur va atteindre son paroxysme, mon guide me tire par le bras, me ramenant à la lumière du jour hors de la grotte. Il me dit : «Dans l’obscurité, nous ne voyons plus ce qu’il y a de bon en nous. Il faut se mettre dans la lumière. Et pourtant, dans l’ombre notre cœur est le même. »

 

C’est alors que je vois le joyau couleur rubis. Au-dedans de moi. Au cœur de mon âme. Là, depuis toujours et pour toujours.

 

Et puis…

 

Je me suis réveillée.